L'écrivain Daniel de Roulet raconte au fil de sa course à travers une ville meurtrie par les guerres et sous tension permanente.
C'est drôle d'avoir les larmes aux yeux au départ d'un marathon. Voilà pourtant ce qui m'arrive en ce dimanche matin à 9 heures, sur la ligne de départ, avenue Charles-Hélou à Beyrouth. 13 novembre 2005. Un ciel d'un bleu numérique, pas un pixel différent sur tout l'écran. Un air de carte postale, barrée à l'horizon des montagnes enneigées du Liban. Plutôt que d'une ligne de départ, il faudrait parler d'une cohue qui s'étire sur plusieurs centaines de mètres, derrière l'arche marquée Start.
Sur les deux côtés de l'autoroute, fermée pour la circonstance, les ruines de la guerre civile ont été déblayées, laissant de vastes terrains vagues alterner avec de luxueux immeubles hauts entourés de grues et d'échafaudages. Plus loin, d'anciennes tours, carcasses trouées d'obus, mitraillées jusqu'au dernier étage, racontent la violence des enjeux guerriers.
Hier soir, le ciel était d'un rouge incandescent quand l'avion s'est posé sur la piste à peine rebaptisée Rafic Hariri International Airport. Du nom de l'ancien président assassiné ici voici 273 jours. Partout en ville, ce sinistre décompte est affiché sur des panneaux électroniques qui réclament: The truth, la vérité. Demain je lirai 274 jours. Ce matin, à quelques centaines de mètres du départ, en short et avec mon dossard déjà épinglé, je me suis arrêté devant les cercueils de Hariri et de ses gardes du corps, ensevelis sous les jasmins blancs. Juste à côté, le Megastore Virgin annonçait sans vergogne des prix plus bas que Ground Zero.
Venant de l'hôtel, j'ai croisé des deux côtés de la ligne bleue fraîchement repeinte pour le marathon, un nombre incroyable de militaires, gendarmes, policiers, agents de sécurité. Tous les dix mètres, un fusil-mitrailleur en bandoulière. Treillis bruns pour la guerre camouflée dans le désert, gris pour le camouflage en montagne, ou même aux douces couleurs de l'automne. Le marathon se courra sous bonne garde. Je me souviens d'avoir traversé Belfast ou Sarajevo, souhaitant que puisse s'y courir un jour une course populaire. A Beyrouth, c'est chose faite.
La guerre n'est pas loin, pourtant la foule qui m'entoure montre une gaieté sans réserve. Je dois être un des seuls à ne pas faire partie d'un groupe. Des étages entiers des grandes banques de la place ont été conviés à la fête. On leur a fabriqué des tee-shirts pour l'occasion. Ils posent pour une photo de famille, les employés de la Banque Franco-libanaise, BFL. Puis ceux du Crédit libanais. Des patrons jusqu'aux garçons de course qui courront en jeans, tous portent le logo de leur employeur ou de leur sponsor. Une dame d'au moins 50 ans sort de chez le coiffeur, s'est parée de tous ses bijoux pour mieux courir. Elle doit être préposée aux guichets et crie à tue-tête: Go, go BFL, vas-y BFL. Les représentants des tribus de montagne sont là en costumes folkloriques. Les gamins pauvres des quartiers du sud entourent un instituteur qui n'a pas réussi à trouver des chaussures de course pour chacun d'eux. Des filles en longues jupes et voilées accompagnent leurs mères, en survêtements chics de salle de fitness et foulard de ville. Chacun porte un dossard marqué Beyrouth Marathon, avec un numéro noir sur fond blanc et beaucoup de publicité. Personne n'a vraiment l'air sportif. Je finis par comprendre que seuls les dossards sur fond vert iront jusqu'au bout des 42 kilomètres. Les autres sont là pour un Fun run, une course pour rire de dix kilomètres.
Officiellement, on annonce 17000 coureurs, mais il y en a probablement quelques centaines qui portent de «vrais» dossards. Arrivé hier soir, j'ai reçu, grâce à l'amabilité d'une compatriote, le dossard N°4381. Moi non plus, je n'irai pas au-delà de dix kilomètres, c'est-à-dire exactement une longue boucle jusqu'à la pointe ouest de la Corniche et retour. Je porte un maillot rouge vif, marqué d'une croix suisse, mention New York Marathon 1997. D'habitude je m'en sers comme chemise de nuit, mais hier soir je l'ai choisi sans trop réfléchir, comme s'il faillait à tout prix afficher sa nationalité. Ridicule au milieu de cette foule qui n'a comme emblème que les signes du commerce retrouvé après la guerre civile. Parmi les plus beaux tee-shirts, je relève une série de Panadol soulage la douleur, Avec Mercedes une nouvelle attitude, Le téléphone est une preuve d'amour, Je suis fier d'être arabe et banquier.
Un énorme hélicoptère qui sert d'habitude au transport de troupes tourne au-dessus de nos têtes. Sans doute le seul autorisé. A New York au-dessus de l'aire de départ du pont de Verrazzano, on les compte par dizaines. Les militaires semblent soudain nerveux, les uns remontent dans leurs camions, d'autres courent vers leurs jeeps. Comme personne ne s'affole, je comprends qu'ils sont en train d'organiser le lâcher de ballons. Tandis qu'un vibrant discours en arabe ébranle les haut-parleurs de la ligne de départ, les grands filets qui retenaient les ballons sont ouverts. D'un coup, par milliers, ils montent dans le ciel.
De la mer arrive une brise parfumée d'algues. Les ballons infléchissent leur parcours, prennent de la hauteur. La foule applaudit, le gros hélicoptère doit se retirer pour faire place à ces milliers de pixels multicolores, venus troubler le bleu numérique de la beauté du monde à l'autre bout de la Méditerranée par un dimanche de novembre.
J'ai vu d'autres mises en scènes au départ des marathons du monde: les jets d'eau colorée de Manhattan, les guirlandes de Berlin, les Champs-Elysées rendus à la marée des coureurs. Ou bien la colline verte de Greenwich baignée de soleil. Rien ne m'a autant ému que ces ballons dérivant sur les gratte-ciel de Beyrouth, laissant croire un instant à la fin de toutes les guerres. D'où cette soudaine humidité qui embue mes lunettes.
Après le coup de pistolet, j'emboîte le pas de la multitude qui se dirige vers la ligne de départ. Il me faut dix bonnes minutes pour la franchir. Pendant les deux premiers kilomètres, impossible de courir. J'en ai pour vingt-cinq minutes. Sur le bord d'un trottoir, entourée de militaires, une jeune fille s'est évanouie. Visage d'une blancheur cadavérique. Parmi les spectateurs, quelqu'un lui crie en français: «C'est vraiment pas le moment de mourir.» Et voilà la jeune fille qui ouvre des yeux étonnés. Ce n'était que Blanche Neige.
Après le troisième kilomètre, en raison d'une forte montée, la file commence à s'étirer. Nous passons sous une tour de vingt-cinq étages dont ne reste que la carcasse de béton noirci. Le dernier niveau surtout, qui abritait la salle panoramique de l'Intercontinental, a été particulièrement visé, touché, troué. Parce que les propriétaires n'ont pas été dédommagés à leur goût, ils refusent de raser ce témoin monstrueux au milieu des nouvelles tours clinquantes.
Juste sous cet immeuble, devant mes pieds, je repère un étrange objet métallique. Je me baisse, ramasse un cylindre d'une quinzaine de centimètres, d'un diamètre plus grand que les cartouches d'un fusil-mitrailleur. Il pèse une centaine de grammes, semble creux mais pas vraiment vide. Un projectile peut-être non explosé, portant le même numéro imprimé deux fois. Je le serre dans ma main gauche, repars au trot. Personne autour de moi n'a remarqué mon geste. On ne prête pas attention à cette douille de gros calibre qui dépasse de mon poing fermé, gênant la symétrie des bras.
Mine de rien, je me pose quelques questions. Cet objet peut-il encore exploser? Le balancement de mon bras pourrait-il mettre en contact un reste de poudre avec un détonateur?
Rue Weygand, montée par Masaref Street, puis Bab Idriss. C'est mieux que je tienne l'objet dans la main gauche. En cas d'explosion, je pourrai encore me servir de la droite pour écrire. Mais si le bras est arraché, est-ce que le c½ur tiendra? J'envisage de me débarrasser de l'objet. Mais où le jeter? Tous les dix mètres, un soldat en armes. Je risque d'être repéré, d'affoler les coureurs pour rien. Je me rapproche du bord gauche. Ainsi en cas d'explosion, je ne blesserai pas mon voisin. Est-il prudent de se crisper sur cet objet dangereux? Le repassant juste une fois dans la main droite pour me dégourdir les doigts, je constate qu'ils sont devenus tout noirs. La graisse à canon. Absorbé par mon objet guerrier, j'oublie de noter les changements du paysage. Devant l'université américaine, une mise en garde: Attention étudiants. Un ficus centenaire et géant est gardé par une voiture avec camouflage antiaérien. Fin de la montée John Kennedy, voici Bliss Street.
Je me souviens d'avoir trouvé indécent cet obus évidé de la Première Guerre mondiale, transformé en vase à fleurs par ma tante, sur la cheminée du salon. Ne suis-je pas plus indécent encore avec à la main ce souvenir d'une guerre meurtrière que j'ai suivie de loin? [...].
Je me souviens qu'un jour dans les montagnes de mon pays, j'avais trouvé au bord du sentier, un tube suspect, quoique rouillé, abandonné là par des militaires en exercice. J'avais fait comme on nous l'apprend dès le plus jeune âge, marquer l'endroit avec un mouchoir sur un bâton et avertir le poste de police le plus proche. Le gendarme du village m'avait mille fois remercié, déclenché l'alerte générale dans les minutes suivantes. Bouclage des chemins d'accès, mise en place d'une cellule de crise, intervention d'une équipe héliportée pour le déminage. Chez nous, on ne plaisante pas avec ces choses-là, même quand on tire à blanc dans nos montagnes.
Autres écriteaux le long du parcours Les s½urs de la Charité de Besançon, Allez au-delà de votre potentiel, Mِvenpick, United e run, Bains militaires. Quelques références à un passé colonial désormais exotique. Après une longue descente, la ligne bleue peinte au sol se retourne en épingle à cheveux le long de la mer. Avenue de Paris, les reflets sur les vitres des grands hôtels éblouissent les coureurs. Palmiers, lauriers roses, constructions de luxe accolées à des ruines de guerre.
Au huitième kilomètre, distribution d'eau dans de petites bouteilles bleues. Je n'ai toujours pas lâché mon objet. Puisque je l'ai emmené jusqu'ici, pourquoi ne pas l'emmener au-delà de la ligne d'arrivée? Ensuite, que faire? A l'aéroport, surtout ne pas le laisser dans mes bagages à main. Mais dans la soute, ma valise ne risque-t-elle pas d'être passée aux rayons X? Et pourquoi ramener cet objet au nord de la Méditerranée? Pour raconter là-bas ma performance? Prouver que j'ai dit vrai, qu'il y a bien eu la guerre là où passe désormais le pacifique marathon de Beyrouth? Ou bien, dans dix jours à la Corraterie, quand je recevrai le prix, juste leur en parler?
Au dernier kilomètre avant l'arrivée, la ligne bleue est détournée, passe derrière l'hôtel Saint-Georges. Sur la façade avant, désormais inexistante, il y a 273 jours maintenant, Rafic Hariri et ses gardes du corps ont été soufflés par une bombe, au passage de leur convoi blindé. Il ne reste rien des balcons, que des fers tordus. Rien non plus de la chaussée qu'un cratère d'une dizaine de mètres de profondeur. Jamais je n'ai vu pareille dévastation. A côté de ça, mon petit pétard dans la main gauche est ridicule. Je m'accroche pourtant à lui, comme à un symbole. Un fétiche qui empêcherait que la guerre ne revienne jamais à Marathon.
Juste avant la ligne d'arrivée, un spectateur qui a vu mon tee-shirt rouge à croix suisse m'apostrophe «Alors Guillaume Tell, en forme aujourd'hui»
Daniel de Roulet
Samedi 26 novembre 2005
© Le Temps, 2005 .